03.11.16

Rapport final

« Traditions exégétiques dans la philosophie, le judaïsme et le christianisme antiques »

 

 

Le projet « Traditions exégétiques dans la philosophie, le judaïsme et le christianisme antiques » (financé par le programme suisse-lituanien « Recherche et développement ») a réuni durant l’année 2016 une douzaine de chercheurs de l’Université de Fribourg et de l’Université Lituanienne des Sciences de l’Éducation. Doctorants, post-doctorants, privat-docents et professeurs de différentes disciplines, de la philologie classique à la philosophie ancienne, des études juives à la patristique, se sont rencontrés et ont échangé leurs savoirs pour tenter de mieux comprendre en quoi consistait lire, transmettre et interpréter un texte dans l’Antiquité. Cinq chercheurs lituaniens ont fait des séjours d’un à deux mois à l’Université de Fribourg. Ils ont présenté les résultats provisoires de leurs recherches dans le cadre de séminaires dans lesquels sont intervenus également les sept chercheurs suisses. Un colloque final a eu lieu en Lituanie, à Vilnius, en septembre 2016, dont nous proposons ici un aperçu.

 

Une série de conférences a porté sur la philosophie platonicienne. Le Prof. Filip Karfík (UniFr) a montré que le Timée de Platon a été un des dialogues les plus lus et interprétés dans toute l’Antiquité, depuis l’ancienne Académie jusqu’au Ve siècle après J.-C., dans des contextes différents : écrits polémiques, manuels, commentaires, ou monographies abordant des problèmes variés, tels que la question de savoir si le monde est vraiment fabriqué par un dieu, ou s’il est indestructible. La doctorante Jacqueline Tusi (UniFr) a retracé l’interprétation assez différente de la figure de Zénon chez Platon et Aristote : métaphysicien de l’unité et de la pluralité dans le Parménide, dialecticien habile des paradoxes du mouvement dans la Physique d’Aristote, ou encore rhéteur dans le Phèdre de Platon. Dr. Nicolas D’Andrès (UniFr) s’est intéressé à la manière dont les personnages de l’Alcibiade et du Parménide étaient hiérarchisés à la fin de l’Antiquité par Proclus (Ve siècle), commentateur de Platon, selon leurs progrès spirituels, en analogie avec les degrés ontologiques du réel, une interprétation qui rappelle la lecture symbolique des personnages bibliques par Philon d’Alexandrie.

 

Une approche philologique a permis également de mettre en lumière Platon chez Philon d’Alexandrie (Ier siècle ap. J.-C.). On connaissait déjà l’importance du Timée pour l’auteur juif platonisant. La doctorante Virginija Dičiūtė (Uni Lituanie) a proposé de recenser et discuter minutieusement les allusions et citations de la République et des Lois de Platon dans l’œuvre de Philon. La Prof. Tatjana Aleknienė (Uni Lituanie), coordinatrice du projet, a montré que le Phédon de Platon reçoit aussi une lecture originale chez Philon : l’exercice philosophique de la mort comme séparation de l’âme d’avec le corps (la mort « de l’homme ») est secondé par « la mort de l’âme », qui advient lorsque celle-ci s’attache trop au corps. Grâce au Prof. Franz Mali (UniFr), on a pu mesurer l’importance du juif Philon pour l’écrivain ecclésiastique Origène (IIIe siècle), en recherchant des passages parallèles dans le Commentaire de l’Évangile selon Matthieu. Marcin Magdziarz (UniFr) a enquêté sur les sources de Didyme l’Aveugle (IVe siècle), qui n’hésitait pas à citer, dans son De Trinitate, des sources païennes telles que les Oracles Chaldaïques ou le Corpus hermeticum.

 

Le texte majeur qui servait évidemment de base exégétique dans l’Antiquité était la Bible, de l’Ancien au Nouveau Testament. Dans le passage du judaïsme au christianisme, Ingrida Gudauskienė (Uni Lituanie) a expliqué que le décalogue (les dix commandements dans l’Exode), était pour Saint Paul, dans sa Lettre aux Romains, le cœur de la Torah, la loi (νόμος). PD Dr. Patrick Andrist (UniFr) donnait un autre visage, plus polémique, des relations entre judaïsme et christianisme, se confrontant sur l’interprétation des Écritures, à travers le dialogue anonyme fictif (IVe-Ve siècle) entre l’interprète juif de la Torah Zachée, et l’évêque chrétien Athanase d’Alexandrie. Commenter les Écritures était encore un défi pour les Pères de l’Église, comme Basile de Césarée (IVe siècle), critiquant à plusieurs reprises, dans ses Homélies sur l’Hexaéméron, l’interprétation allégorique des six jours de la création (intervention du Dr. Saulius Rumšas, Uni Lituanie), ou Jean Cassien et Eucher de Lyon, au début du Ve siècle en Gaule, proposant des lectures assez différentes de l’Exode, entre interprétation christologique traditionnelle et symbolisation allégorique de l’ascèse vers la vie parfaite (intervention de Dr. Mantė Lenkaitytė Ostermann, UniFr).

 

L’exégèse passe enfin par la traduction. Traduire, c’est interpréter : on a pu l’observer dans les traductions de la Bible grecque (La Septante) vers le copte, dans des manuscrits des IVe et Ve siècles, grâce à l’intervention du PD. Dr. Gregor Emmenegger (UniFr). Paradoxalement, sur la base d’une traduction erronée d’une ligne du Cantique des Cantiques (1, 8) dans le passage de l’hébreu (« si tu ne le sais pas, ô la plus belle des femmes... ») au grec, puis au latin (« si tu ne te connais pas toi-même... »), c’est toute une tradition interprétative de la connaissance de soi qui s’est construite chez Origène, Grégoire de Nysse et Bernard de Clairvaux (Lenka Karfíková, Professeure invitée de l’Université de Prague). Enfin, le Dr. Darius Alekna (Uni Lituanie) a montré que la notion de doctrina recèle chez Saint Augustin (IVe-Ve siècles) une richesse conceptuelle, oscillant entre apprentissage ou enseignement, et savoir ou contenu doctrinal, que l’on peut retracer à la fois dans ses sources littéraires comme Cicéron ou bibliques grecques (διδαχή, διδασκαλία…) jusqu’à la version latine de la Vulgate.

 

Les études seront publiées dans le Freiburger Zeitschrift für Philosophie und Theologie (sous des titres probablement un peu différents):

 

J. Tusi, « Strategies of exegesis of Zeno’s works in Plato and Aristotle ».

F. Karfík, « Interpreting Plato’s Timaeus: typology of exegetical methods ».

N. D’Andrès, « Analogies des personnages dans les commentaires de Proclus ».

T. Aleknienė, « Le Phédon de Platon et la notion de mort de l’âme dans l’œuvre de Philon d’Alexandrie ».

V. Dičiūtė, « Plato’s Republic in Philonian corpus ».

M. Magdziarz, « Le rôle des auteurs païens dans le De Trinitate attribué à Didyme l’Aveugle : apport réel ou argument formel ?  »

I. Gudauskienė, « Paul’s Specific Approach to the Decalogue According to Romans as the Essential Torah ».

P. Andrist, « Aperçus du conflit d’exégèse entre juifs et chrétiens au cours des six premiers siècles du christianisme ».

Fr. Mali, « Les méthodes exégétiques d’Origène dans son Commentaire sur l’Évangile selon Matthieu et leur relation aux stratégies exégétiques de Philon d’Alexandrie ».

L. Karfíková, «  “If you do not know yourself, O fairest among women.” Canticum canticorum 1:8 according to Origen, Gregory of Nyssa and Bernard of Clairvaux ».

S. Rumšas, « Les raisons de la critique de l’allégorie dans les Homélies sur Hexaéméron de Basile de Césarée ».

Gr. Emmenegger, « Der Übersetzer als Exeget: koptische Bibelübersetzungen und ihre methodischen Grundlagen ».

D. Alekna, « Les sources bibliques de la notion de doctrina dans le De doctrina christiana dAugustin ».

M. Lenkaitytė Ostermann, « Lecture ascétique et lecture typologique de l’Exode chez deux auteurs monastiques du Sud de la Gaule du Ve siècle (Jean Cassien et Eucher de Lyon) ».

 

                                                                                                             Dr. Nicolas D’Andrès (UniFr)

 

 

sous la direction des Prof. Mali et Karfik et la coordination de Mante Lenkaityte et Tatjana Alekniene

http://www.unifr.ch/patr/patr310fr.htm